Helen Clark : «Il y a plus de belles histoires que de catastrophes»

Portrait de AGORA moderator

Helen Clark, 65 ans, est la première femme administratrice du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Celle qui fut Premier ministre travailliste de la Nouvelle-Zélande de 1999 à 2008 a choisi Libération pour revenir sur les grands enjeux du développement dans une année 2015 décisive.

Quelle est, selon vous, l’évolution la plus manifeste dans les politiques de développement ?
Les agendas lient désormais tous les pays, et non plus seulement les plus pauvres ; tous nos futurs sont réunis dans un écosystème global, climatique, économique, géopolitique. En mars, au Japon, la communauté internationale s’est penchée sur la prévention des désastres, qui peuvent ruiner des années de développement, comme on l’a vu au Népal, à Vanuatu ou sur l’île de la Dominique, qui vient de perdre 50 % de sa croissance à cause d’un cyclone.

Le changement climatique accentue-t-il les risques de vulnérabilité ?
Il fragilise souvent les plus pauvres. Il faut donc que les engagements pris par les Etats avant la COP 21 [la conférence internationale sur le climat qui aura lieu à Paris début décembre, ndlr] soient beaucoup plus ambitieux si on veut un accord qui ne conduise pas à ce que les cyclones et les sécheresses soient des routines. Et ne mettent en péril les dix-sept objectifs de développement durable que 193 Etats vont lancer en septembre à New York pour mettre fin à l’extrême pauvreté en 2030…

Lors d’un autre sommet crucial sur le financement du développement, à Addis-Abeba en juillet, on a senti comme une résignation des pays les plus pauvres face à une aide publique de plus en plus conditionnée… Quelle en est la raison ?
L’aide au développement reste essentielle, notamment pour les pays les moins avancés, les îles fragilisées, etc. Avec 135 milliards de dollars l’an passé, l’aide est loin de la somme (entre 3 300 et 4 500 milliards) qu’il faudrait investir chaque année dans des secteurs clés comme la nutrition, l’eau, la santé, l’éducation. Raison de plus pour que chaque dollar d’aide soit intelligent et efficace…

Comment y parvenir ?
En mobilisant la plus large source de financements possible. En trouvant aussi plus de synergies entre le financement du développement, de l’environnement et de l’humanitaire. Si l’argent est important, le capital humain l’est encore plus : la colonne du développement, c’est augmenter les niveaux d’éducation, d’accès à la santé. C’est la possibilité d’utiliser ses talents dans des emplois décents dans lesquels on aura investi. C’est créer un cercle vertueux où la hausse de revenus alimente la demande et les économies, et sert à financer d’autres investissements. On a vu tragiquement avec Ebola et l’échec des systèmes de santé, combien un développement n’est pas à sens unique et peut aussi faire machine arrière. Or, le défi, c’est justement de faire en sorte que les différentes sources de financement se complètent et se renforcent mutuellement pour un développement inclusif et durable.

De plus en plus de pays du Sud pensent que la solution passe par la mobilisation de ressources nationales, notamment la capacité à mieux contourner l’évasion fiscale. Soutenez-vous l’idée d’un organisme adossé à l’ONU pour une meilleure justice fiscale ? Les pays développés l’ont refusé au grand dam du Sud…
Il n’y a pas eu d’accord sur ce sujet intensément débattu, à part le fait de renforcer le comité d’expert de l’ONU sur le sujet, ce que je trouve positif. Nous avons, de notre côté, lancé avec l’OCDE une initiative «Inspecteurs des finances sans frontières». Il y a de nombreuses firmes spécialisées dans le non-paiement de taxes face à des pays qui n’ont pas les moyens humains ou techniques d’y faire face. Nous allons mobiliser des auditeurs pour travailler avec les autorités fiscales des pays en développement et leur permettre de collecter leur dû.

A travers les nombreux partenariats publics-privés, leitmotiv actuel, ne risque-t-on pas de privatiser le développement ?
Les gouvernements, seuls, ne pourront réussir à atteindre les objectifs du développement durable d’ici 2030. Leur leadership est important, mais la société civile, les ONG ou les scientifiques tout autant. Et on aura besoin de l’engagement du secteur privé pour inventer un nouveau business model autour du développement durable. Et quand je vois 90 % des industriels qui achètent de l’huile de palme signer un accord pour éviter la déforestation de la forêt tropicale, c’est encourageant. Cela montre que des coalitions entre gouvernements, consommateurs et secteur privé sont possibles pour lutter en faveur du climat et pour le développement.

Il est difficile de cibler les priorités, tant elles sont nombreuses en matière de développement. Comment faites-vous ?
Le plan stratégique du Pnud pour 2014-2017 expose une vision claire et détaillée de ce que l’on veut faire, avec sept piliers. Qui passent notamment par le fait d’encourager une transition vers le développement durable et éviter les dommages irréversibles à l’environnement ; de soutenir les systèmes démocratiques inclusifs ; de prévenir les risques majeurs et accroître la résilience face aux crises. Les pays les plus fragiles et les plus démunis doivent affronter des enjeux si cruciaux qu’il est évidemment difficile de passer d’un état quasi anarchique consécutif à une guerre à un état de réconciliation, avec une Constitution, une justice. Avec, de surcroît, le changement climatique comme priorité.

Pourtant, s’attaquer au changement climatique est indispensable…
C’est capital. Si vous prenez le cas de la Sierra Leone ou du Liberia, qui a connu vingt ans de guerre civile, il leur faut s’y attaquer car la dégradation de leur environnement par la déforestation galopante est un phénomène majeur à endiguer. Notre rôle est de soutenir un pays qui progresse économiquement et socialement, mais qui le fasse de manière durable. L’Ethiopie est aussi un bon exemple, qui montre que ces priorités ne s’annulent pas et ne sont pas antinomiques. Alors que le pays ne pèse que 0,3 % des émissions mondiales et que les deux tiers de la population vivent avec moins de 2 dollars par jour et n’ont pas accès à l’électricité, il a lancé en juin une contribution ambitieuse en vue d’un accord mondial sur le climat à Paris.

Avoir un Etat avec un leadership, qui mette en place des politiques de développement ambitieuses et inclusives, aide. Le Rwanda est aussi un autre exemple à saluer. Il a surmonté un génocide il y a une génération, et est pourtant désormais l’un des pays qui a le mieux atteint les objectifs de développement «du millénaire» lancés par l’ONU il y a quinze ans. Notamment sur le rôle des femmes : 64 % d’entre elles occupent un siège au Parlement, un record mondial.

Le mal-développement est donc plus une exception qu’une malédiction ?
Je persiste à penser qu’il y a plus de belles histoires de développement, de pays qui sont sur le chemin d’une prospérité équitable, que d’histoires uniquement catastrophiques de pays dans l’impasse. Il y a bien sûr un groupe de pays qui s’enracine dans les crises, et qui, faute de gouvernance, avec peu de lois (et qui sont mal appliquées) et une société divisée, ont du mal à envisager des perspectives de progrès ; c’est le cas de la République centrafricaine, par exemple.

Y a-t-il aussi de véritables «success stories» démocratiques ?
Oui, comme le Ghana, qui a surmonté une tradition à multiplier pas moins de six coups d’Etat depuis son indépendance pour aller vers de vraies transitions démocratiques pacifiques. Le Nigeria aussi, malgré tout, qui après huit coups d’Etat a pu avoir une élection présidentielle qui a permis à l’opposition d’accéder au pouvoir pour la première fois de son histoire. Le Bénin aussi, où le président Yayi a promis qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. Il y a beaucoup d’évolutions positives, il suffit juste de les regarder.

Les médias ont-ils une responsabilité à se focaliser sur ce qui ne va pas bien, parler du Burundi plutôt que du Bénin ?
La presse est un peu trop «news is bad news». Il faudrait aussi couvrir ce qui va dans le bon sens, les pays qui ont fait des efforts sans précédent pour améliorer la santé materno-infantile, l’accès à l’éducation, par exemple. L’île Maurice, qui est passée de simple producteur de sucre à une économie exportatrice de services financiers ; l’Ethiopie, qui est l’économie qui connaît la croissance la plus impressionnante et la plus inclusive ; le Botswana, qui a utilisé ses ressources diamantaires pour consacrer un quart de son budget à l’éducation !

Pourquoi la démographie reste-t-elle un tabou dans le monde du développement et dans les négociations climatiques ?
Il ne faut pas lier la question démographique aux discussions sur le changement climatique. Mais je viens d’une génération où nos grands-parents avaient dix frères ou sœurs, où la contraception n’existait pas, où le système de santé était précaire. Le changement passe par le développement et le développement passe par l’accès à la connaissance.

Qu’avez-vous appris de surprenant en six ans ?
Quand vous venez d’un gouvernement, comme celui de Nouvelle-Zélande, très en pointe dans sa volonté d’avoir une fonction publique efficace, et qui compte chaque dollar dépensé, et que vous arrivez dans une grande agence onusienne, au management disons très old fashion, c’est assez étonnant. Il a fallu pas mal repenser notre fonctionnement, repenser la façon de changer, de réinventer notre communication, nos rapports avec la société civile. On a donc vécu une sorte de petite révolution culturelle avec la volonté d’être le plus transparent possible via la divulgation d’audits internes, la publication de rapports budgétaires mensuels et non plus annuels, etc.

Avec quels résultats ?
Le Pnud a été récompensé l’an passé comme l’organisation de coopération pour le développement la plus transparente, selon l’ONG Publish What You Fund. Nous avons ainsi lancé un portail (Open.undp.org) qui décrit en détail plus de 10 000 projets de développement gérés par le Pnud, et avons publié des données sur les projets, qui représentent 5,8 milliards de dollars.

 

 

 

 

SOURCE: liberation, 9 September 2015: http://www.liberation.fr/monde/2015/09/07/helen-clarkil-y-a-plus-de-bell...